Ce texte sur la méthode d'analyse de discours dite "ANALYSE DES LOGIQUES SUBJECTIVES" (A.L.S), a déjà été publié dans un ouvrage collectif. Il est mis par son auteur à la disposition de toute personne désirant contribuer, de façon constructive, à :
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L'Analyse des Logiques Subjectives (A.L.S.) est une méthode d'analyse des mots (unités lexicales) d'un texte parlé ou écrit, qui permet, sans recourir au non-verbal (intonations, gestes, mimiques, etc.), d'avoir une idée de la personnalité de l'auteur et de ceux qu'il peut espérer persuader ou séduire.
1. N'analyser que les mots offre l'avantage de pouvoir utiliser des textes anonymes (publicités, slogans) ou signés (journaux, oeuvres littéraires) dont les effets (sympathie, antipathie, indifférence pour l'auteur indépendamment du contenu) se font sentir sur le lecteur même s'il ne connaît ni le physique, ni les gestes, ni le son de la voix de l'auteur (qui peut être à distance dans le temps et/ou l'espace). Ainsi, nous raconte Jan Lenica (Witold Gombrowicz, 1992),
« Gombrowicz se trouvait, bien entendu, en Argentine. Quant à moi, j'étais assis sur un banc, près du boulevard Krupowki [à Zakopane, en Pologne], lisant le livre d'un auteur dont, jusque là, je ne savais rien [...]. Assis sur mon banc, je ricanais, enthousiasmé, transporté [...]. C'est que "Ferdydurke" m'amusait énormément, et c'est déjà le premier pas vers la sympathie envers l'auteur » (souligné par nous).
De même pour Baudelaire, commenté par D. Coste (Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, J. Delabroy, Magnard, Collection Textes et contextes, pp. 34-35) :
« Quatre lecteurs différents veillent aux portes des Fleurs du mal ... Tous ces lecteurs se définissent ... par les rapports de similarité ou de dissimilarité qu'ils entretiennent avec le locuteur [Baudelaire] avant de lire. [Par exemple] le lecteur potentiel [le second des quatre], « sobre et naïf homme de bien » est l'exact opposé du locuteur [Baudelaire],« jardinier du mal ». Il sera donc choqué et s'indignera. À l'inverse, le poète Laforgue va féliciter Baudelaire de « faire des poésies détachées - courtes - sans sujet appréciable, vagues et sans raison comme un battement d'éventail, éphémères et équivoques comme un maquillage » (souligné par nous).
Ou encore : Homère nous est inconnu (a-t-il seulement existé comme personne unique ?); pourtant sa poésie et ses métaphores nous émeuvent toujours (« l'aurore aux doigts de rose », « Achille au pied léger », etc.).
2. On prend en compte le sens des mots, et ce non pas globalement (approche macroscopique : analyse de contenu, thèmes, notions) mais en le décomposant en atomes de sens le plus élémentaires possible (approche microscopique), ce qui permettra de trouver des tendances générales, des invariants subjectifs indépendants du sujet abordé dans le texte considéré; par exemple, ce qui fait de Baudelaire un « poète maudit », qu'il nous parle d'amour, de mort, de voyage, de parfum, de beauté, etc.
Il existe dans une langue comme le français des sous-langues subjectives (les « parlers ») qui, bien que différentes, se comprennent tant bien que mal en se retraduisant l'une dans l'autre. Ces parlers sont des combinaisons de mots simples ou complexes affectés d'une valeur positive ou négative.
a) Les mots simples (analogues à des « atomes » de sens) sont toujours des adjectifs exprimant des propriétés simples : ouvert/fermé, nouveau/ancien. On les distribue dans deux listes d'opposés nommées séries  :
Remarques :
b) Les mots complexes (analogues à des « molécules ») sont des adjectifs, des noms, des verbes et des adverbes dont le sens peut se décomposer en atomes A ou B.
c) La valeur associée à chaque mot simple ou complexe est simplement la résonance favorable ou défavorable qu'a ce mot pour celui qui le dit. Elle peut donc être positive (noté « + »), négative (noté « -- »), neutre (« 0 ») ou indécidable (« ? »). D'autre part elle peut changer chez un locuteur donné selon les moments ou selon les périodes de la vie.
Ils s'obtiennent en comparant pour chaque mot pertinent d'un texte sa série et sa valeur. Ils peuvent changer, comme la valeur, selon les instants ou selon les âges de la vie.
a) Le point de vue « extraverti » (désigné par la lettre E) valorise la série A et dévalorise la série B, ce qui peut se noter :
A+ = B- = E
Exemple : je suis quelqu'un d'ouvert, je ne suis pas borné.
N. B. : dorénavant, pour faciliter leur repérage, les mots A figureront dans nos exemples en italique, et les mots B en gras.
b) Le point de vue « introverti » (désigné par I) valorise la série B et dévalorise la série A :
B+ = A- = I
Exemple : je suis quelqu'un de sérieux,je ne suis pas un plaisantin.
c) Le point de vue « extraverti » choisira donc ses mots dans la série A pour présenter ce qu'il aime, et dans la série B pour présenter ce qu'il critique, n'aime pas ou même redoute.
joie : mon coeur déborde (A+)
chagrin : j'ai le coeur lourd, serré (B-).
d) Le point de vue « introverti » choisira au contraire la série B pour présenter ce qu'il aime, et la série A pour présenter ce qu'il critique, n'aime pas ou même redoute.
joie : mon coeur est comblé (B+)
chagrin : ça me fend le coeur, mon coeur saigne (A-).
e) Conséquences :
Le même » mot ou « la même » expression peut être valorisé (+) pour le point de vue « extraverti » et dévalorisé (-) pour le point de vue « introverti », et inversement
De fait, il ne s'agit pas du « même » mot ou de la « même » expression, mais bel et bien d'homonymes au sens strict (forme commune, emploi différent) sous l'angle de l'A.L.S.
Pour décrire le même type de plaisir, les locuteurs recourent à des mots de série opposée :
De même pour décrire le même type de désagrément :
C'est donc à tort que certains mots ou expressions renvoyant à un domaine de référence commun, et ayant même valeur positive ou négative sont donnés pour synonymes dans les dictionnaires, comme si on pouvait les substituer indifféremment. En fait ils contiennent des atomes de sens opposés, qui donnent une indication sur le point de vue subjectif (instantané ou durable) de leur émetteur.
Ces couples de pseudosynonymes sont utilisés de façon « partiale » selon les familles de locuteurs : interviewés sur leur emploi (en réception) ceux-ci les donnent souvent pour intercheangeables, mais dans l'exercice effectif de leur parole (en production) ils ne les confondent pas.
Il s'agit donc cette fois d'homonymes au sens large (référent commun, emploi différent) sous l'angle de l'A.L.S.
f) Cette notion de point de vue « instantané » (valable pour le seul mot qu'on analyse) peut être étendue à l'échelle d'un texte entier, qui présente en général une dominante « I » ou « E », sauf dans le cas du parler « hésitant » décrit ci-dessous.
C'est l'extension cette fois à l'échelle d'une vie entière de la notion de point de vue, recoupant la notion empirique de personnalité et la notion psychanalytique d'identification : chacun joue « sa » biographie comme un acteur dit « son » texte, en fait écrit par un autre... (voir § Genèse des séries et parlers, B).
Les sous-langues, ou « parlers », recombinent dans le temps (de l'adolescence à la fin de la vie, point expliqué au § Genèse, B, 4) les deux points de vue « I » et « E », ce qui aboutit à :
En partant du constat qu'il existe des sous-langues différentes, tentons à présent d'avancer des arguments en faveur de la nature identificatoire et fantasmatique de ces séries, points de vue et parlers.
A. Le terme psychanalytique d'identification, qui désigne à la fois un processus et son résultat, est préférable à celui de personnalité, qui évoque trop la personne ou l'individu de la psychologie pré-freudienne (en psychanalyse seul le corps biologique est individué, tandis que le sujet psychique est divisé).
1. Le premier temps du processus identificatoire consiste à se mettre à parler, à s'identifier au fonctionnement du langage sans toutefois encore se désigner dans l'énoncé (l'enfant ne dit pas je d'emblée).
2. La « deuxième identification » fonde depuis le dire du parent (le nom propre, les pronoms personnels) la conviction de l'enfant d'être quelqu'un, une entité unifiée, et qui plus est l'auteur de son discours, pourtant venu de l'autre.
3. La « troisième identification » accomplit la mise en place du fantasme, qui peut recevoir une définition linguistique : J.-C. Milner rappelle, dans son Introduction à une science du langage, que
« selon la théorie freudienne, un fantasme se laisse toujours exrimer par une phrase, ou plus exactement par une formule phrastique, dont chaque variante répond en principe à un fantasme distinct » (souligné par nous).
4. Tout ceci survient dans la petite enfance. Comme, sauf exception, la « personnalité définitive » ne s'installe qu'à l'adolescence, après une phase dite de latence dans la seconde enfance, on comprend à présent que nos « parlers » ne prennent comme bornes que l'adolescence et la fin de la vie.
C'est également pour cette raison qu'il serait abusif de fonder une nouvelle combinaison, le parler I -> E, sur la constatation d'exemples où un enfant jusque là apparemment sage se dévergonde ou court à sa perte à l'adolescence : le vernis éducatif « pseudo-introverti » imposé par les parents se craquèle, laissant apparaître l'identification « extravertie » mise en place dans la petite enfance, mais il n' y a pas eu à proprement parler deux phases I puis E dans sa vie adulte.
B. C'est le discours parental qui détermine après la naissance, non de façon linéaire mais avec certaines transformations elles-mêmes « programmées », le discours fantasmatique de l'enfant, de façon différente selon que celui-ci est idéalisé ou rejeté, pour ne parler d'abord que des cas extrêmes.
Notre hypothèse est que l'enfant, une fois identifié au texte du désir parental, qualifiera et traitera désormais tout objet (y compris lui-même et son parent) comme le parent l'a qualifié et a souhaité le traiter. Ce faisant, c'est la satisfaction du parent, et non la sienne, qu'il exprime et recherche sans le savoir, en une sorte de « Que ta volonté soit faite ! ». Ce sont les adjectifs extraits des appréciations du parent sur l'enfant, et les verbes décrivant le sort qu'il lui souhaite, qui fourniront les atomes de sens valorisés dans les énoncés fantasmatiques.
1. Les adjectifs décrivent l'objet :
2. Les verbesdécrivent l'attitude du parent :
Le poème de Baudelaire intitulé (par antiphrase !) Bénédiction illustre parfaitement ce discours parental négatif :
« Lorsque par un décret des puissances suprêmes
Le poète apparaît en ce monde ennuyé
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :
"Ah ! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vipères
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation !
Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes
comme un billet d'amour, ce monstre rabougri
Je ferai rejaillir ta haine qui m'accable
Sur l'instrument maudit de tes méchancetés
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés !" »,
« ...C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
...Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas
Aux objets répugnants nous trouvons des appas
...Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas, n'est pas assez hardie. »
« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance...
Je sais que la douleur est la noblesse unique. »
3. Notons que les verbes exprimant le souhait du parent pourront se retrouver dans le discours de l'enfant à la voix active, passive, ou pronominale.
On perçoit en général aisément la relation entre le fait d'AVOIR ÉTÉ GARDÉ précieusement (« je le garde » parental), et le fait de trouver « sa » satisfaction à GARDER les objets (collectionnisme de l'obsessionnel) ou les personnes (cf le film de J. Losey : The collector), à SE GARDER (des dangers ou des contacts), et à ÊTRE GARDÉ (soumission à l'autorité par peur de « se faire jeter »). La piété filiale, où l'enfant divinisé voue un culte à ses parents, est quant à elle un exemple de « retour à l'envoyeur ».
Il est moins évident en revanche d'envisager que « s'éclater, se défoncer, s'envoyer en l'air, se fendre la gueule », etc., puissent résulter de la transformation pronominale d'un « je l'éclate, je le défonce, je l'envoie en l'air, je lui fends la gueule » parental. C'est pourtant une des implications fortes de notre hypothèse. Il s'agit en fait là tout simplement de la thèse freudo-lacanienne de la réversibilité du sujet et de l'objet dans le fantasme (« Ce sujet qui croit pouvoir accéder à lui-même à se désigner dans l'énoncé, n'est rien d'autre qu'un tel objet » (souligné par nous; Subversion du sujet et dialectique du désir), du reste parfaitement illustrée par le poème de Baudelaire « L'Héautontimorouménos » (le bourreau de soi-même) :
« ... Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue !
Et la victime et le bourreau ! ».
Cette auto-agressivité qui va de l'exposition au danger jusqu'au suicide (meurtre parfait en différé/à retardement!) se double, dans le parler extraverti, d'une hétéro-agressivité qui va du non-respect d'autrui à sa mise en pièces pure et simple, les deux se conjoignant dans l'exemple du terroriste qui se fait sauter avec sa bombe. Si l'on consent à reconnaître avec nous dans le parricide le « retour à l'envoyeur » au parent rêvant d'infanticide, on pourra terminer cette sinistre énumération sur le mot souriant de Cocteau :
« Il vaut mieux réussir les enfants, sinon ils ne vous ratent pas » !
Redisons pour conclure que les traits sémantiques minimaux ou « atomes » extraits de ces verbes et adjectifs sont précisément ceux qui constituent nos séries :